Bustes coupés

Série de dessins au pastel sec (2018-2019)

D’APRÈS DERAIN
Delphine Ciolek, pastel sec, 2018

Un jour, une amie m’offre une belle boîte de pastels et un carnet de feuilles colorées, pour « exprimer ma créativité ». Oui, c’est vrai ça, je ne l’exprime pas souvent à l’époque. Je fais quelques dessins, des fleurs, des fruits, plutôt une représentation d’objets qu’un message particulier à faire passer.

Lors de la visite d’une exposition de peintures à Paris, je tombe sur une toile de Derain qui m’intrigue : Le Boa noir. Pourquoi celle-ci en particulier ? L’expression de la femme, tenant son boa d’une main et un chapeau de paille de l’autre, me semble bien difficile à décrypter. Elle se tient debout devant nous mais a l’air absente. Que peuvent bien signifier ces grands yeux ouverts et cette petite bouche ? A-t-elle vu quelque chose qu’elle ne peut pas nous dire ? Le mystère reste complet, alors je décide de la représenter sans son visage. Juste le buste, pas son corps entier. Le cou, la poitrine. Une respiration. Du tissu et des couleurs, cela me plaît.

Et c’est le début de ma série des Bustes coupés. Je recherche dans ma collection de photos d’autres peintures de femmes. Elles sont belles. Les grands peintres les ont choisies pour modèle, ce n’est pas pour rien ! Elles posent, en silence. Que pensent-elles, face à ces hommes qui les habillent, les dénudent, les maquillent, les coiffent à leur guise ? Pas un son ne sort de leur bouche. « Sois belle et tais-toi ! », c’est tout ce qu’on leur demande. D’un coup (sec) de pastel sec, leur corps prend une autre dimension.

D’APRÈS MUNCH
Delphine Ciolek, pastel sec, 2019

Regardez ces bustes coupés de plus près, et vous découvrirez peut-être les lourds secrets de la condition féminine. Par leur position, leur maintien, leur regard, leurs vêtements, elles contribuent certes à représenter un aspect du quotidien, mais, privées de la parole, sont-elles en mesure de témoigner réellement sur ce qu’elles vivent ? Quelles sont les raisons qui les conduisent parfois dans l’ennui, l’alcoolisme, la prostitution ?

Atteintes à la liberté morale ou physique : selon l’époque, le pays et le statut social, ces femmes n’ont que l’embarras du choix ! Illettrisme, enseignement domestique ou religieux, tutelle paternelle, mariage à l’âge d’une enfant, mariages arrangés, dépendance à l’égard du mari/chef de famille, interdiction d’avorter, cantonnement au foyer et à la sphère privée, interdiction d’exercer un métier, privation du droit de vote, violences conjugales, inégalités hommes-femmes au travail, harcèlement de rue. Sans oublier esclavage et mutilation génitale rituelle, dont on entend encore parler dans l’actualité…

Liberté, égalité, sororité !

D’APRÈS COROT
Delphine Ciolek, pastel sec, 2019