Exposition Intérieurs/Extérieurs

Dès le titre de l’exposition, le ton est donné : les deux séries Intérieurs et La Réunion aquatique sont présentées en opposition l’une de l’autre.

Le noir et blanc très graphique de la première contraste avec les couleurs du pastel sec de la seconde, qui viennent assouplir la routine mécanique du quotidien et animer l’appartement qui semble figé.

Le choix du format est également significatif : pas plus grand qu’une carte postale pour les vues de l’intérieur. Un bout de pièce, un focus sur un meuble ou un détail de l’évier : l’espace est étriqué entre les quatre murs où l’artiste s’est retrouvée confinée au début de la crise sanitaire Covid-19. Au contraire, les vues aquatiques s’étalent sur un format 24×32 cm. On pourrait imaginer qu’ils figurent sur des feuilles bien plus grandes, mais encore aurait-il fallu en avoir en stock à ce moment…

Si l’œil se cogne aux lignes géométriques du logement jusqu’à donner une vision floue, il se projette vers l’horizon à travers les paysages réunionnais. De l’eau, de l’air. Du mouvement, du renouveau. Un vent de fraîcheur pour sortir de l’ordinaire en vase clos que nous a offert une partie de l’année 2020.

Enfin, on peut remarquer la quasi-absence de trace humaine dans les panoramas extérieurs. A peine un panier et un paréo sur la Plage de la Saline, une maison isolée dans Bassin Manapany. La beauté de la Nature peut engendrer une certaine solitude. Et dans ces moments-là, rien ne vaut le confort de son petit chez-soi.

Alors, plutôt Intérieurs ou Extérieurs ?

La crise de l’écran vide

L’appel à projets du concours Art and Act 2020 m’a tout de suite inspirée avec son thème « Opening windows onto communauties« , qu’on peut traduire par « Ouvrir des fenêtres sur les communautés ».

Il est vrai qu’en 2020, plus de 3,4 milliards de personnes, soit la moitié de la population mondiale, ont été confinées ou appelées à rester chez elles dans quasiment 80 pays, selon l’AFP. Pour beaucoup, les fenêtres sont devenues le seul moyen de regarder le monde. Tant les fenêtres sur rue ou sur cour que celles des écrans.

Ma fenêtre à moi donnait sur un paysage de vergers, avec très peu de passage de voitures et quelques joggeurs et promeneurs de chien. Je me suis donc concentrée sur celle de mon écran d’ordinateur. Car j’ai passé mes journées devant : des RV et des réunions à gogo ! Professionnels comme personnels.

Je me suis demandée ce qui se passerait si je pratiquais la politique de la chaise vide. Ma vie sociale allait-elle fondre comme neige au soleil ? Et si les gens finissaient par disparaître à force de rester vissés sur leur chaise, hypnotisés par leur écran ?

Empty screen crisis
Delphine Ciolek, mix media (acrylique, encre, pastel sec, papier calque),
2020

Un écran d’ordinateur affiche la fenêtre d’un outil de communication Internet, rendu populaire lors du confinement de début 2020. Les participants d’une réunion semblent translucides, esquissés sur du papier calque. Les intérieurs de leurs appartements présentent un mobilier contemporain similaire, bien qu’ils viennent de pays différents. Le spectateur est invité à la réunion : allez-vous la quitter, comme le suggère le pointeur de la souris, avant de disparaître et de vous fondre dans cette communauté de fantômes anonymes ?

Intérieurs

Dis-moi où tu vis, je te dirai qui tu es.

Notre habitat révèle en effet une part de notre personnalité, de nos aspirations, de notre niveau social. Vivez-vous dans un appartement, une maison ? Un camping-car, un mobil-home, un squat, une cité U, une caserne ? En solo, en couple, en famille, en coloc’ ? Par choix ou par dépit ? Vous vous sentez chez vous, en mode home sweet home, ou trop à l’étroit, voire trop grand ?

La période de confinement / couvre-feu nous impose de rester davantage chez nous, et ce pour notre plus grand plaisir ou notre plus grande peine. C’est comment pour vous ?

Evier, Bureau, Bibliothèque
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2020

Mon appart’ et moi, on est en phase. Murs blancs, des petites touches de couleurs, sobre et fonctionnel. Pendant ces derniers mois, j’ai eu l’occasion de beaucoup le fréquenter. Et lorsque le déconfinement s’est produit en mai dernier, il m’a manqué, je l’avoue.

A travers la série « Intérieurs », je dresse en dix dessins format carte postale le portrait de mon logement. Traits fins à l’encre noire, pas d’ombre portée, l’aspect géométrique saute aux yeux, révélant un certain souci du détail et de précision.

Salle de bain, Garde-manger, Chambre
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2020

C’est une sorte d’hommage à ce lieu qui m’accueille depuis presque trois ans. On n’est pas toujours obligé de voyager loin pour trouver l’inspiration ! Et puis, autant qu’on reste en de bons termes, mon intérieur et moi, car qui sait ce qui se profile pour l’avenir ?

La Réunion aquatique

Série de dessins au pastel sec (2020)

Il fait chaud, il fait beau, le ciel est bleu… N’est-ce pas une incitation à piquer une tête ? Si en ces temps de confinement, sortir physiquement n’est pas autorisé, il reste heureusement la possibilité de s’évader mentalement !

Plage de la Saline
Delphine Ciolek, pastel sec, 2020

Etes-vous plutôt eau salée ou eau douce ? Eau calme ou eau vive ? Grande plage fréquentée ou petit bassin niché dans les hauts à l’abri des regards ? Bleu lagon ou rosé piscine ?

Bassin Bras d’Oussy
Delphine Ciolek, pastel sec, 2020

Sentez-vous la fraîcheur de l’eau coulisser sur votre peau ? Entendez-vous l’écoulement joyeux de la rivière ? Nul besoin d’attestation de sortie, je vous emmène avec moi sur les chemins de la Réunion aquatique !

La piscine, reflets
Delphine Ciolek, pastel sec, 2020

Bonne baignade !

Exposition Où sont les femmes ?

Durant tout le mois de mars 2020, j’expose des dessins à la Bibliothèque Universitaire Sciences de Saint Denis (La Réunion).

La thématique de la femme se trouve au cœur de mon travail : que ce soit dans la série Bustes coupés, la série Arabesques féminines ou le triptyque « Non ! ». Des femmes, oui, mais dont le corps n’apparait jamais en entier. Soit on ne voit pas leur tête, soit leurs formes sont cachées dans des arbres, soit ce sont des mannequins mutilés. Des femmes qui ne seraient pas vraiment là alors ? Ce que j’ai souhaité montrer ici, c’est l’oppression des femmes, qu’on empêche de parler ou qui sont obligées de cacher une partie d’elle-même pour exister.

A travers le pastel sec et le fusain, une certaine douceur émane des dessins, comme pour atténuer la violence subie par ces femmes. La linogravure est au contraire une technique plus tranchante, dans la mesure où des coupes sont pratiquées dans la plaque de linoléum pour en éliminer des parties. J’ai trouvé intéressant d’utiliser des techniques opposées pour traiter un même sujet. Je voulais à la fois montrer la délicatesse et la cruauté.

Cette exposition fait partie du programme de la Journée/semaine internationale des droits des femmes à l’Université de la Réunion.

Un grand merci à Sylvie Giraudeau pour son soutien dans l’organisation !

Arabesques féminines

Série de dessins au fusain (2020)

PIED D’ESCLAVAGE
Delphine Ciolek, fusain, 2020

Fraîchement débarquée à la Réunion en 2017, je passe mes week-ends à me balader sur l’île. Rapidement, je suis intriguée par les arbres que je rencontre sur ma route. Dans les branchages, les troncs et les racines, je distingue des formes humaines. Des silhouettes féminines. Bras, jambes, ventres, poitrines, recouverts de branches, de mousses ou d’orchidées. Qui se tendent en arabesques, se crispent ou reposent sereinement. L’expérience se produit à plusieurs reprises : que ce soit dans les bas, à Saint Paul, à Saint Pierre, au Verger Rosthon, ou dans les cirques, à Aurère, à la Roche écrite, au Petit Bénare, à la Plaine des Tamarins, au Sentier Scout.

Non, je ne rêve pas, ce sont bien des femmes qui gisent là, em-murées ! Em-boisées, oserais-je dire. Comment diable sont-elles arrivées là ? Se seraient-elles abritées près de quelques arbres maléfiques qui les auraient alors absorbées ? Ou, cherchant à se cacher, auraient-elles demandé refuge à des pieds de bois protecteurs ? Mystère.

Je n’en dors plus la nuit. Un matin d’insomnie, je retourne au front de mer de Saint Paul voir l’un de ces arbres. Je l’observe longuement puis l’interroge. En vain. Afin de garder des traces de cette présence féminine, j’ai apporté mon carnet de croquis et des bâtonnets de fusain. Je tente de reproduire ce que je vois sous le soleil hivernal qui perce les nuages. Une fois les contours posés, je lisse les grains noirs avec douceur. Encore et encore.

A peine le dessin est-il terminé que j’entends une voix s’élever des branchages. Il n’y a pourtant personne autour de moi ! Une femme est bel et bien en train de me conter son histoire : un oncle incestueux, une grossesse non désirée… Pour échapper à son destin, elle a préféré s’enfuir. La voici à présent plantée dos à la mer, son ventre de jeune femme enceinte bien visible. Elle est bien en sécurité entre les fibres de bois.

Je reviens avec des amis dans la journée, mais l’arbre reste silencieux. Aurais-je subi une hallucination sonore ? Pour en avoir le cœur net, je retourne, seule, auprès de chacun des arbres « habités » que j’avais repérés. Après chaque dessin, les femmes cachées là me confient également leur secret : de l’esclave du XVIIIème siècle, qui a réussi à déserter les champs de canne les fers aux poignets, à la rebelle contemporaine, qui préfère tracer sa propre route en solo plutôt qu’être engluée dans le burn-out, en passant par la femme battue qui quitte son mari violent et s’écroule sans force. Cachées dans les arbres pour se protéger, elles ont fini par ne former plus qu’un avec leurs hôtes arborés. Créant ainsi de nouvelles espèces de pieds de bois*.

PIED DE VIOLENCE CONJUGALE
Delphine Ciolek, fusain, 2020

* Pied de bois : terme créole désignant un arbre

Arabesque : Ligne idéale, sinueuse, résumant le rythme essentiel d’une composition peinte, dessinée ou sculptée (définition Larousse)

Bustes coupés

Série de dessins au pastel sec (2018-2020)

D’APRÈS DERAIN
Delphine Ciolek, pastel sec, 2018

Un jour, une amie m’offre une belle boîte de pastels et un carnet de feuilles colorées, pour « exprimer ma créativité ». Oui, c’est vrai ça, je ne l’exprime pas souvent à l’époque. Je fais quelques dessins, des fleurs, des fruits, plutôt une représentation d’objets qu’un message particulier à faire passer.

Lors de la visite d’une exposition de peintures à Paris, je tombe sur une toile de Derain qui m’intrigue : Le Boa noir. Pourquoi celle-ci en particulier ? L’expression de la femme, tenant son boa d’une main et un chapeau de paille de l’autre, me semble bien difficile à décrypter. Elle se tient debout devant nous mais a l’air absente. Que peuvent bien signifier ces grands yeux ouverts et cette petite bouche ? A-t-elle vu quelque chose qu’elle ne peut pas nous dire ? Le mystère reste complet, alors je décide de la représenter sans son visage. Juste le buste, pas son corps entier. Le cou, la poitrine. Une respiration. Du tissu et des couleurs, cela me plaît.

Et c’est le début de ma série des Bustes coupés. Je recherche dans ma collection de photos d’autres peintures de femmes. Elles sont belles. Les grands peintres les ont choisies pour modèle, ce n’est pas pour rien ! Elles posent, en silence. Que pensent-elles, face à ces hommes qui les habillent, les dénudent, les maquillent, les coiffent à leur guise ? Pas un son ne sort de leur bouche. « Sois belle et tais-toi ! », c’est tout ce qu’on leur demande. D’un coup (sec) de pastel sec, leur corps prend une autre dimension.

D’APRÈS MUNCH
Delphine Ciolek, pastel sec, 2019

Regardez ces bustes coupés de plus près, et vous découvrirez peut-être les lourds secrets de la condition féminine. Par leur position, leur maintien, leur regard, leurs vêtements, elles contribuent certes à représenter un aspect du quotidien, mais, privées de la parole, sont-elles en mesure de témoigner réellement sur ce qu’elles vivent ? Quelles sont les raisons qui les conduisent parfois dans l’ennui, l’alcoolisme, la prostitution ?

Atteintes à la liberté morale ou physique : selon l’époque, le pays et le statut social, ces femmes n’ont que l’embarras du choix ! Illettrisme, enseignement domestique ou religieux, tutelle paternelle, mariage à l’âge d’une enfant, mariages arrangés, dépendance à l’égard du mari/chef de famille, interdiction d’avorter, cantonnement au foyer et à la sphère privée, interdiction d’exercer un métier, privation du droit de vote, violences conjugales, inégalités hommes-femmes au travail, harcèlement de rue. Sans oublier esclavage et mutilation génitale rituelle, dont on entend encore parler dans l’actualité…

Liberté, égalité, sororité !

D’APRÈS COROT
Delphine Ciolek, pastel sec, 2019

Sur le pont

« Sur le pont » est une série de gravures inspirées de mon séjour sur un navire de pêche scientifique en juillet 2017. A bord du « Thalia », navire océanographique de 24,50 mètres de la flotte IFREMER, j’ai non seulement participé à l’évaluation annuelle du stock de coquille Saint-Jacques (Pecten maximus) de la Baie de Seine, mais également fait le plein d’idées pour mes futures estampes marines.

Sur le pont, coquilles bleu
Delphine Ciolek, aquatinte et pointe sèche, 2017

Outre des coquilles, j’ai pu voir de nombreuses espèces : raies, pétoncles, crépidules, étoiles de mer, ophiures et même un Bernard-l’hermite !

Sur le pont, Bernard orange
Delphine Ciolek, aquatinte et pointe sèche, 2017

J’ai profité de cette série pour peaufiner ma technique en aquatinte. Ici, le détail d’anneaux d’une drague, engin de pêche à la coquille.

Sur le pont, anneaux sépia
Delphine Ciolek, aquatinte, 2017

Pensées toxico-florales

Dites-le avec des fleurs ! Il paraît que le message passe mieux ainsi. Quoique…

Ixora
Ixora
Delphine Ciolek, aquarelle et stylo-bille, 2016

Ixora, Alpinia, Allamanda, Hibiscus, Passiflore… La série « Pensées toxico-florales » présente à première vue un échantillon de la flore exotique. Elles sont plutôt belles, ces fleurs tropicales, avec leurs couleurs vives et joyeuses, respirant la sérénité. Je me suis inspirée de photos prises lors de séjours en Guadeloupe pour composer 10 créations.

Derrière leur aspect inoffensif, ces fleurs génèrent de véritables sucs toxiques, qu’elles projettent autour d’elles ! Elles distillent des phrases choc, teintées de colère, dévalorisation de soi, mépris ou racisme. Des choses qu’on peut entendre un peu partout, dans la rue, les files d’attente ou les transports en commun.

Le stylo-bille vient renforcer les contours et contraste avec la douceur des pétales esquissés à l’aquarelle. Les rayures formant l’arrière-plan détachent les fleurs de leur milieu naturel en engendrant un climat étrange.

Rose de porcelaine
Rose de Porcelaine
Delphine Ciolek, aquarelle et stylo-bille, 2016
Fuchsia montagne
Fuchsia montagne
Delphine Ciolek, aquarelle et stylo-bille, 2016

Textile et Eau

Voiles, cordages, pavillons, tissus d’ameublement des paquebots de croisière, etc… le textile est omniprésent dans le domaine maritime. Les pêcheurs professionnels, que j’ai l’occasion de côtoyer à travers mon métier d’ingénieur halieute, utilisent les fibres textiles au quotidien : engins de pêche (filets, chaluts, sennes de plage, casiers et nasses à poisson…) et équipements de sécurité.
durable-o-n-1

Durable : O/N (1)
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

durable-o-n-2

Durable : O/N (2)
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

L’installation « Durable : O/N » se compose de deux dessins à l’encre sur papier, d’un gilet de sauvetage interactif, qui émet des flashs lumineux et de la musique lorsqu’on marche sur une dalle sensitive placée au sol, et enfin d’un casier en bambou, construit d’après le plan des casiers de pêche utilisés aux Antilles, et d’une nappe de filet recyclé.

J’en profite pour remercier ici l’IMP (Institut Maritime de Prévention) et Serge Larzabal, qui m’ont gracieusement fourni le VFI et le filet.

« Durable : O/N » joue avec des textiles innovants, à mi-chemin entre l’imaginaire et la réalité. Ainsi, le gilet de sauvetage des deux pêcheurs est non seulement flottant, mais aussi thermorégulateur et lumineux au contact de l’eau. Il diffuse même de la musique dans l’attente des secours ! Les fibres textiles qui composent les faces de la nasse à poisson sont biodégradables : elles se dissolvent après un certain temps passé dans l’eau, ce qui pourra libérer le petit poisson pris au piège ! Dans les deux cas, le textile sauve des vies : celles de deux hommes dont le navire coule, et celle d’un poisson, prisonnier d’une nasse perdue. Parfois, oui, il est bon que le textile résiste à l’eau, parfois non !

Les interactions entre le textile et l’eau sont multiples. « Ecologie de la lessive » illustre l’impact environnemental de l’industrie textile sur l’eau. « On se croirait au hammam » montre les conditions de travail difficiles dans les usines de textile au siècle dernier.

ecologie-de-la-lessive

Ecologie de la lessive
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

on-se-croirait-au-hammam

On se croirait au hammam
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

Toutes ces œuvres sont à découvrir en ce moment dans le cadre de l’exposition « L’Eau Textile » à la Manufacture de Roubaix, jusqu’au 26 mars 2017 !

La visite de la presse le 3 février m’a d’ailleurs valu une petite mention ici.