Exposition Où sont les femmes ?

Durant tout le mois de mars 2020, j’expose des dessins à la Bibliothèque Universitaire Sciences de Saint Denis (La Réunion).

La thématique de la femme se trouve au cœur de mon travail : que ce soit dans la série Bustes coupés, la série Arabesques féminines ou le triptyque « Non ! ». Des femmes, oui, mais dont le corps n’apparait jamais en entier. Soit on ne voit pas leur tête, soit leurs formes sont cachées dans des arbres, soit ce sont des mannequins mutilés. Des femmes qui ne seraient pas vraiment là alors ? Ce que j’ai souhaité montrer ici, c’est l’oppression des femmes, qu’on empêche de parler ou qui sont obligées de cacher une partie d’elle-même pour exister.

A travers le pastel sec et le fusain, une certaine douceur émane des dessins, comme pour atténuer la violence subie par ces femmes. La linogravure est au contraire une technique plus tranchante, dans la mesure où des coupes sont pratiquées dans la plaque de linoléum pour en éliminer des parties. J’ai trouvé intéressant d’utiliser des techniques opposées pour traiter un même sujet. Je voulais à la fois montrer la délicatesse et la cruauté.

Cette exposition fait partie du programme de la Journée/semaine internationale des droits des femmes à l’Université de la Réunion.

Un grand merci à Sylvie Giraudeau pour son soutien dans l’organisation !

Arabesques féminines

Série de dessins au fusain (2020)

PIED D’ESCLAVAGE
Delphine Ciolek, fusain, 2020

Fraîchement débarquée à la Réunion en 2017, je passe mes week-ends à me balader sur l’île. Rapidement, je suis intriguée par les arbres que je rencontre sur ma route. Dans les branchages, les troncs et les racines, je distingue des formes humaines. Des silhouettes féminines. Bras, jambes, ventres, poitrines, recouverts de branches, de mousses ou d’orchidées. Qui se tendent en arabesques, se crispent ou reposent sereinement. L’expérience se produit à plusieurs reprises : que ce soit dans les bas, à Saint Paul, à Saint Pierre, au Verger Rosthon, ou dans les cirques, à Aurère, à la Roche écrite, au Petit Bénare, à la Plaine des Tamarins, au Sentier Scout.

Non, je ne rêve pas, ce sont bien des femmes qui gisent là, em-murées ! Em-boisées, oserais-je dire. Comment diable sont-elles arrivées là ? Se seraient-elles abritées près de quelques arbres maléfiques qui les auraient alors absorbées ? Ou, cherchant à se cacher, auraient-elles demandé refuge à des pieds de bois protecteurs ? Mystère.

Je n’en dors plus la nuit. Un matin d’insomnie, je retourne au front de mer de Saint Paul voir l’un de ces arbres. Je l’observe longuement puis l’interroge. En vain. Afin de garder des traces de cette présence féminine, j’ai apporté mon carnet de croquis et des bâtonnets de fusain. Je tente de reproduire ce que je vois sous le soleil hivernal qui perce les nuages. Une fois les contours posés, je lisse les grains noirs avec douceur. Encore et encore.

A peine le dessin est-il terminé que j’entends une voix s’élever des branchages. Il n’y a pourtant personne autour de moi ! Une femme est bel et bien en train de me conter son histoire : un oncle incestueux, une grossesse non désirée… Pour échapper à son destin, elle a préféré s’enfuir. La voici à présent plantée dos à la mer, son ventre de jeune femme enceinte bien visible. Elle est bien en sécurité entre les fibres de bois.

Je reviens avec des amis dans la journée, mais l’arbre reste silencieux. Aurais-je subi une hallucination sonore ? Pour en avoir le cœur net, je retourne, seule, auprès de chacun des arbres « habités » que j’avais repérés. Après chaque dessin, les femmes cachées là me confient également leur secret : de l’esclave du XVIIIème siècle, qui a réussi à déserter les champs de canne les fers aux poignets, à la rebelle contemporaine, qui préfère tracer sa propre route en solo plutôt qu’être engluée dans le burn-out, en passant par la femme battue qui quitte son mari violent et s’écroule sans force. Cachées dans les arbres pour se protéger, elles ont fini par ne former plus qu’un avec leurs hôtes arborés. Créant ainsi de nouvelles espèces de pieds de bois*.

PIED DE VIOLENCE CONJUGALE
Delphine Ciolek, fusain, 2020

* Pied de bois : terme créole désignant un arbre

Arabesque : Ligne idéale, sinueuse, résumant le rythme essentiel d’une composition peinte, dessinée ou sculptée (définition Larousse)

Bustes coupés

Série de dessins au pastel sec (2018-2020)

D’APRÈS DERAIN
Delphine Ciolek, pastel sec, 2018

Un jour, une amie m’offre une belle boîte de pastels et un carnet de feuilles colorées, pour « exprimer ma créativité ». Oui, c’est vrai ça, je ne l’exprime pas souvent à l’époque. Je fais quelques dessins, des fleurs, des fruits, plutôt une représentation d’objets qu’un message particulier à faire passer.

Lors de la visite d’une exposition de peintures à Paris, je tombe sur une toile de Derain qui m’intrigue : Le Boa noir. Pourquoi celle-ci en particulier ? L’expression de la femme, tenant son boa d’une main et un chapeau de paille de l’autre, me semble bien difficile à décrypter. Elle se tient debout devant nous mais a l’air absente. Que peuvent bien signifier ces grands yeux ouverts et cette petite bouche ? A-t-elle vu quelque chose qu’elle ne peut pas nous dire ? Le mystère reste complet, alors je décide de la représenter sans son visage. Juste le buste, pas son corps entier. Le cou, la poitrine. Une respiration. Du tissu et des couleurs, cela me plaît.

Et c’est le début de ma série des Bustes coupés. Je recherche dans ma collection de photos d’autres peintures de femmes. Elles sont belles. Les grands peintres les ont choisies pour modèle, ce n’est pas pour rien ! Elles posent, en silence. Que pensent-elles, face à ces hommes qui les habillent, les dénudent, les maquillent, les coiffent à leur guise ? Pas un son ne sort de leur bouche. « Sois belle et tais-toi ! », c’est tout ce qu’on leur demande. D’un coup (sec) de pastel sec, leur corps prend une autre dimension.

D’APRÈS MUNCH
Delphine Ciolek, pastel sec, 2019

Regardez ces bustes coupés de plus près, et vous découvrirez peut-être les lourds secrets de la condition féminine. Par leur position, leur maintien, leur regard, leurs vêtements, elles contribuent certes à représenter un aspect du quotidien, mais, privées de la parole, sont-elles en mesure de témoigner réellement sur ce qu’elles vivent ? Quelles sont les raisons qui les conduisent parfois dans l’ennui, l’alcoolisme, la prostitution ?

Atteintes à la liberté morale ou physique : selon l’époque, le pays et le statut social, ces femmes n’ont que l’embarras du choix ! Illettrisme, enseignement domestique ou religieux, tutelle paternelle, mariage à l’âge d’une enfant, mariages arrangés, dépendance à l’égard du mari/chef de famille, interdiction d’avorter, cantonnement au foyer et à la sphère privée, interdiction d’exercer un métier, privation du droit de vote, violences conjugales, inégalités hommes-femmes au travail, harcèlement de rue. Sans oublier esclavage et mutilation génitale rituelle, dont on entend encore parler dans l’actualité…

Liberté, égalité, sororité !

D’APRÈS COROT
Delphine Ciolek, pastel sec, 2019

Sur le pont

« Sur le pont » est une série de gravures inspirées de mon séjour sur un navire de pêche scientifique en juillet 2017. A bord du « Thalia », navire océanographique de 24,50 mètres de la flotte IFREMER, j’ai non seulement participé à l’évaluation annuelle du stock de coquille Saint-Jacques (Pecten maximus) de la Baie de Seine, mais également fait le plein d’idées pour mes futures estampes marines.

Sur le pont, coquilles bleu
Delphine Ciolek, aquatinte et pointe sèche, 2017

Outre des coquilles, j’ai pu voir de nombreuses espèces : raies, pétoncles, crépidules, étoiles de mer, ophiures et même un Bernard-l’hermite !

Sur le pont, Bernard orange
Delphine Ciolek, aquatinte et pointe sèche, 2017

J’ai profité de cette série pour peaufiner ma technique en aquatinte. Ici, le détail d’anneaux d’une drague, engin de pêche à la coquille.

Sur le pont, anneaux sépia
Delphine Ciolek, aquatinte, 2017

Pensées toxico-florales

Dites-le avec des fleurs ! Il paraît que le message passe mieux ainsi. Quoique…

Ixora
Ixora
Delphine Ciolek, aquarelle et stylo-bille, 2016

Ixora, Alpinia, Allamanda, Hibiscus, Passiflore… La série « Pensées toxico-florales » présente à première vue un échantillon de la flore exotique. Elles sont plutôt belles, ces fleurs tropicales, avec leurs couleurs vives et joyeuses, respirant la sérénité. Je me suis inspirée de photos prises lors de séjours en Guadeloupe pour composer 10 créations.

Derrière leur aspect inoffensif, ces fleurs génèrent de véritables sucs toxiques, qu’elles projettent autour d’elles ! Elles distillent des phrases choc, teintées de colère, dévalorisation de soi, mépris ou racisme. Des choses qu’on peut entendre un peu partout, dans la rue, les files d’attente ou les transports en commun.

Le stylo-bille vient renforcer les contours et contraste avec la douceur des pétales esquissés à l’aquarelle. Les rayures formant l’arrière-plan détachent les fleurs de leur milieu naturel en engendrant un climat étrange.

Rose de porcelaine
Rose de Porcelaine
Delphine Ciolek, aquarelle et stylo-bille, 2016
Fuchsia montagne
Fuchsia montagne
Delphine Ciolek, aquarelle et stylo-bille, 2016

Textile et Eau

Voiles, cordages, pavillons, tissus d’ameublement des paquebots de croisière, etc… le textile est omniprésent dans le domaine maritime. Les pêcheurs professionnels, que j’ai l’occasion de côtoyer à travers mon métier d’ingénieur halieute, utilisent les fibres textiles au quotidien : engins de pêche (filets, chaluts, sennes de plage, casiers et nasses à poisson…) et équipements de sécurité.
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Durable : O/N (1)
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

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Durable : O/N (2)
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

L’installation « Durable : O/N » se compose de deux dessins à l’encre sur papier, d’un gilet de sauvetage interactif, qui émet des flashs lumineux et de la musique lorsqu’on marche sur une dalle sensitive placée au sol, et enfin d’un casier en bambou, construit d’après le plan des casiers de pêche utilisés aux Antilles, et d’une nappe de filet recyclé.

J’en profite pour remercier ici l’IMP (Institut Maritime de Prévention) et Serge Larzabal, qui m’ont gracieusement fourni le VFI et le filet.

« Durable : O/N » joue avec des textiles innovants, à mi-chemin entre l’imaginaire et la réalité. Ainsi, le gilet de sauvetage des deux pêcheurs est non seulement flottant, mais aussi thermorégulateur et lumineux au contact de l’eau. Il diffuse même de la musique dans l’attente des secours ! Les fibres textiles qui composent les faces de la nasse à poisson sont biodégradables : elles se dissolvent après un certain temps passé dans l’eau, ce qui pourra libérer le petit poisson pris au piège ! Dans les deux cas, le textile sauve des vies : celles de deux hommes dont le navire coule, et celle d’un poisson, prisonnier d’une nasse perdue. Parfois, oui, il est bon que le textile résiste à l’eau, parfois non !

Les interactions entre le textile et l’eau sont multiples. « Ecologie de la lessive » illustre l’impact environnemental de l’industrie textile sur l’eau. « On se croirait au hammam » montre les conditions de travail difficiles dans les usines de textile au siècle dernier.

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Ecologie de la lessive
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

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On se croirait au hammam
Delphine Ciolek, encre sur papier, 2016

Toutes ces œuvres sont à découvrir en ce moment dans le cadre de l’exposition « L’Eau Textile » à la Manufacture de Roubaix, jusqu’au 26 mars 2017 !

La visite de la presse le 3 février m’a d’ailleurs valu une petite mention ici.

Roule ta bille

Deux heures de transport en commun par jour pour me rendre à mon bureau… Le quotidien de milliers de gens. Pour ne pas être en reste, j’emporte toujours de quoi m’occuper : journal, livre, tricot ou carnet à croquis !

Le stylo à bille se révèle un parfait allié pour ces moments de dessin « dans l’urgence » (on n’est pas à l’abri d’un virage ou d’un coup de frein !). Je m’inspire par exemple des affiches des grandes expositions parisiennes qu’on trouve dans le métro.

Et voilà que je me mets à « croquer » mon entourage depuis peu.

triptyque-serge

En tailleur (triptyque)
Delphine Ciolek, stylo-bille et numérisation, 2016